HISTOIRES  DE COUPLES AVEC PEIGNES ET FRAISES


Un conte de Grimm peu connu et un conte amérindien (1)




La mode est au pervers que l’on semble découvrir depuis qu’on le nomme avec moins d’esquive. Il y a quelque temps, Réel a proposé un article remarquable et fort intéressant sur le sujet, puis plus tard, des commentaires pertinents. L’on parle de « mobbing », de harcèlement, l’on cherche des explications psychologiques à des comportements relationnels difficiles. En 1996 déjà, les médecins suisses Hurni et Stoll ont traité dans  La haine de l’amour (2) de cette « face cachée des relations humaines ». Il est nécessaire d’aborder la relation de couple et ses pathologies mais il reste le danger d’expliquer toutes les difficultés avec cette grille de lecture.


Des hommes et des femmes querelleurs et abusifs, il y en a eu sous toutes les latitudes et à toutes les époques. C’est souvent avec cynisme qu’ont été abordés les problèmes et les travers des époux batailleurs, bien des maximes et des proverbes en plus du langage populaire en témoignent. Les conjoints ne pouvaient être encouragés qu’à la résignation et à la patience. Dans les contes, ce thème est rarement abordé directement. Dans la collection des frères Grimm, une seule histoire « Partager le meilleur et le pire » évoque un conflit conjugal, histoire perverse à souhait.


Partager le meilleur et le pire


Un tailleur avait l’humeur si batailleuse que sa femme bonne et pieuse n’arrivait jamais à le satisfaire. Quoi qu’elle fît, le mari rouspétait, grognait, grondait, criait, invectivait, frappait, cognait, la rouait de coups. Il fut traduit en justice et mis au cachot et il put retrouver sa liberté en s’engageant à partager avec sa femme le meilleur et le pire comme il se doit entre époux. Tout alla bien pendant un certain temps, mais son mauvais caractère reprit le dessus. Une fois, dans sa colère, il voulut lui tirer les cheveux. Elle réussit à lui échapper et s’enfuit dans la cour. Il lui jeta à la tête tout ce qui lui tombait sous la main, aune, ciseaux, etc. Il riait lorsqu’il l’atteignait, et il tempêtait s’il la manquait. Les voisins vinrent au secours de la femme. Les juges lui rappelèrent sa promesse.

Mais je l’ai tenue, ma promesse, je ne l’ai pas battue, j’ai partagé avec elle le meilleur et le pire.

Et l’homme d’expliquer : j’ai voulu la peigner de ma main à cause du drôle d’air qu’elle avait, elle s’est enfuie. Je l’ai suivie pour la rappeler à ses devoirs, je lui ai jeté tout ce que j’ai eu sous la main comme autant de cordiaux souvenirs. Ainsi ai-je partagé avec elle le meilleur et le pire, puisque chaque fois que je l’atteignais, c’était le meilleur pour moi et le pire pour elle, alors que si je la manquais, c’était le pire pour moi et le meilleur pour elle. La moyenne était respectée !

Le juge ne fut pas de cet avis et prononça un jugement sévère. Le tailleur fut puni comme il le méritait.


Ironie et distorsion de la vérité manifestent ici la perversion de l’époux. Homme violent, c’est par les juges qu’il est puni. La femme est secourue par ses voisins, elle recourt au collectif pour faire respecter ses droits. Ce conte est moralisateur en quelque sorte car son rite de sortie sert de leçon à qui voudrait faire de même. Ce n’est pas ainsi qu’on partage le meilleur et le pire, mais il n’est nulle part fait mention de la manière de le faire.


Les fraises, un conte amérindien


Cet article m’a été inspiré par un conte amérindien qui traite du même problème en lui apportant une solution fort différente, savoureuse, comme vous le verrez ! Cette histoire, elle aussi, tient dans une page à peine.


Il était une fois un Indien et sa squaw qui vivaient dans un petit wigwam, au bord du Ruisseau Grondeur. L’homme avait un caractère querelleur peut-être à cause du bruit du torrent ou des plaintes constantes du vent. De plus, il était très bavard et il parlait du matin au soir. Sa femme n'avait pas un moment de paix, car il criait contre elle, même dans son sommeil !

On dit bien que l’on ne peut porter une paire de mocassins qu’aussi longtemps qu’ils durent. La squaw perdit patience et décida de quitter son mari et elle partit au hasard, le long du Ruisseau Grondeur, en suivant le soleil.

L’homme pensait que sa femme reviendrait mais après plusieurs jours d’attente, il alla demander conseil au Ruisseau Grondeur. Comme seule réponse, il perçut « Suivez le Soleil ! Suivez le Soleil ! »  Il se mit en route. Le Soleil dit au mari : « Ta squaw me suit, mais elle ne veut plus de toi. » L’Indien eut le cœur gros et décida de ne plus lui chercher querelle, demandant au Soleil de faire quelque chose. Le Soleil promit d’essayer et lui conseilla d’aller à la rencontre de la femme.

L’homme courut toute la journée et toute la nuit, mais sans le Soleil, il n’aurait jamais pu retrouver sa squaw. Car ce dernier eut l’idée de la faire regarder en arrière, et pour cela, il fit pousser des mûres, le long du chemin. Mais la femme passa sans voir le buissons qui était apparu. Le Soleil pensa qu’elle préférerait les myrtilles, mais devant un magnifique tapis de baies, elle resta indifférente. Il inventa alors les fraises. Il les choisit belles, mûres, grosses et parfumées. Il les astiqua d’un coup de rosée du matin et les planta tout au bord du sentier que suivait la squaw.  Elle s’arrêta, elle en cueillit et en mangea tout son saoul. Puis pour la faire revenir sur ses pas, le Soleil en créa encore et encore. Et lui vint la nostalgie de sa maison et de son jardin. Elle souhaita être auprès de son mari. Avec des écorces et des roseaux, elle fabriqua une corbeille et ramassa des fruits pour lui. Et elle s’engagea sur la route du retour. Avant que les eaux du Ruisseau Grondeur ne s’empourprent aux rayons du couchant, elle l’aperçut qui venait vers elle, à bout de souffle.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Et ils vivent désormais en paix et heureux.

Et les fraises ? Eh bien, elles se sont répandues dans tout le pays indien. A la belle saison, chacun peut s’en régaler.


Ruisseau Grondeur et Soleil


Dans cette histoire poétique, on relève combien la pensée amérindienne est en accord avec la nature. Contrairement à la psychologie contemporaine qui voit, dans l’histoire familiale et transgénérationnelle, les causes de certains troubles, ici les problèmes sont reliés avec le milieu environnant. L’influence du grondement du ruisseau et du bruit incessant du vent se fait sentir même dans le cœur de l’homme qui, à leur image, devient querelleur et bavard ! Nous sommes proches des histoires taoïstes comme celle du faiseur de pluie qui était chère à Jung : c’est en étant dans le Tao, dans la voie, c’est en étant soi-même centré que la nature est en ordre…Le faiseur de pluie pouvait faire cesser la sécheresse et faire tomber la neige qu’à cette condition : se retirer et méditer dans le silence pendant plusieurs jours. Quand lui-même s’était connecté avec le Soi, en quelque sorte, il pouvait influencer la nature. C’est davantage ce que fait la femme que l’homme, dans notre histoire, comme dans la vie. Au lieu de tempêter à son tour, elle se retire, elle part, elle suit le Ruisseau et le Soleil, Et c’est grâce à leurs conseils et actions combinés qu’elle pourra retrouver son mari.


Symboliquement le Ruisseau invite à la fluidité et à l’émotion. Pour sortir d’une situation apparemment irrémédiable, suivre le Ruisseau Grondeur, ne pas le fuir, c’est la première étape. L’on ne peut créer une relation sans grondements et sans conflits, ils sont nécessaires pour l’évolution psychologique de chacun, pour la maturation et l’élargissement de la conscience. La fluidité aide à changer d’opinion et la souplesse est nécessaire pour éviter toute rigidité de part et d’autre, cela exige l’ouverture du cœur.


Il importe aussi de regarder en arrière, et le Soleil, en faisant pousser les fruits, encourage la femme à revenir sur ses pas. Parfois, le fait d’évoquer l’origine d’événements, voire d’une relation, permet de remettre en lumière les éléments positifs et négatifs d’une situation. La squaw se rapproche tranquillement de ses sentiments puis découvre les fraises.


Des fraises


Ce fruit de l’été a la forme du cœur et il est rouge comme lui. Il est juteux, sucré et représente à la fois le plaisir et le féminin. La fraise pousse facilement au pays indien comme partout car elle se multiplie à l’infini grâce aux milliers de graines qu’elle produit et grâce à ses stolons, prolongements conquérants qui gagnent les alentours de la plante-mère. C’est donc l’amour et la fécondité de l’amour avec toutes ses ramifications que récolte la squaw, qu’elle « mange », assimile pour les partager avec son conjoint. Et c’est une garantie de bonheur !


Sans doute, aujourd’hui, alors que les fraises se vendent en toutes saisons, les couples oublient-ils de manger des fraises lorsqu’ils ont des conflits. Les valeurs de l’Eros et du cœur semblent  délaissées et l’égoïsme comme l’impatience enveniment les relations.  Nous ignorons la tendance à trouver, dans la et notre nature comme dans l’inconscient et les rêves, des solutions aux problèmes quotidiens. Nous tranchons, surtout nous, les femmes, plutôt que de faire cela. Nous condamnons l’autre à notre manière, et il est possible que trop rapidement nous accusions l’autre de « perversité » sans regarder en nous-mêmes ce qui la provoque. Je ne veux pas nier le problème grave de cette pathologie mais il y a perversité à voir partout de la perversité ! (Et la sienne, alors ?)


Pour faire face à la violence de son mari, la squaw se positionne elle-même, elle trouve dans le Soi, dans l’Eros et dans les valeurs féminines, les forces nécessaires pour se transformer elle-même. Car son Indien de mari est le reflet de ses propres revendications et colères… Il importe de regarder en arrière et de cueillir des fraises pour amadouer sa propre animosité.



1 – J. et W. Grimm. Les contes. Paris, Flammarion, 1976. P.881

             * * *            Contes et légendes des Indiens d’Amérique. Paris, Gründ, 1965, p.131.

2 – Maurice Hurni et Giovanna Stoll. La Haine de l’Amour. La perversion du lien. Paris, L’Harmattan, 1996.